Points de vue et réflexions…

Notre intention, dans cette rubrique, est de partager avec vous des extraits de textes qui accompagnent notre réflexion.
Nous comptons renouveler régulièrement son contenu.
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Si vous désirez nous faire connaître des textes qui vous ont touchés nous pourrons les insérer ici, dans la mesure où ils correspondent à l’esprit de ce site.

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Conscience

 » Nous en sommes à la phase où le conscient devient modeste », écrivait Nietzsche, Psychanalyse, ethnologie, sociologie et neurologie, depuis lors, nous ont donné bien d’autres raisons de modestie. C’est toujours bon à prendre. Nul n’ignore, aujourd’hui, que la conscience n’est qu’une petite partie de nous-même (« la plus superficielle »,disait Nietzsche), qui résulte de toutes sortes de processus, tant physiologiques que psychologiques, qu’elle ignore. Qui sent fonctionner ses neurones ? Qui perçoit son propre inconscient ? Ses propres conditionnements ? Et comment pourrions-nous les contrôler, puisque tout contrôle les suppose ou en dépend ?

C’est ce qu’on a appelé l’ère du soupçon. Depuis Nietzsche, Marx et Freud, la conscience aurait découvert ses limites : nous savons désormais que nous sommes le résultat d’une histoire qui nous précède, qui nous constitue, qui nous traverse, dont nous ignorons l’essentiel, et qui détermine la conscience, comme disait Marx, bien plus que la conscience ne la gouverne. Tout cela n’est pas aussi neuf qu’on le croit parfois (voyez Montaigne, Spinoza, hume, Diderot, Schopenhauer …), ni aussi dépassé que d’autres, déjà, ne le suggèrent. Que Marx ou Freud soient moins à la mode qu’il y a trente ans, cela ne suffira pas à restaurer le sujet prétendument souverain – celui de Descartes, celui de Sartre -, qu’on croyait absolument libre et transparent à lui-même. C’est heureux. Le soupçon lucide, de soi à soi, vaut mieux que la confiance aveugle.

Quant aux sciences dures, qui viennent aujourd’hui rivaliser avec les sciences humaines, elles nous donneraient plutôt de nouvelles raisons de méfiance et de modestie. Avec l’inconscient ou la société, on pouvait encore ruser, se révolter, entreprendre de s’en libérer … la psychanalyse ou le marxisme servait à cela , du moins en principe. Mais avec le cerveau ? mais avec les gènes ? Mais avec ce corps qu’on est, qui nous fait, qu’on ne choisit pas ?

Bref, le sujet n’est ni souverain ni transparent : opaque, au contraire, prisonnier des illusions qu’il se fait sur lui-même et sur tout, incapable de se connaître ou de se gouverner tout à fait lui-même, enfin d’autant plus déterminé – par son corps, son inconscient, sa culture – qu’il ignore davantage l’être. Que reste-il à la conscience ?

Il n’en reste pa rien, me semble-t-il ; c’est ce que suggèrent une évidence, un constat et une exigence.

L’évidence, c’est que toutes les idées qui précèdent supposent la conscience (elles seraient autrement impossibles ou hors d’atteinte) et ne valent que pour elle. L’inconscient n’est pas psychanalyste. Les neurones ne sont pas neurologues. La société n’est pas sociologue. Toute science suppose un sujet qui l’effectue. Comment pourrait-elle en tenir lieu ? Une idée, même vraie, ne vaut que pour une conscience, qui la juge. Comment pourrait-elle l’abolir ?

C’est ce que confirme un constat, qui est d’ordre historique : Freud, Marx, levis-Strauss ou Changeux sont des rationalistes, des disciples des Lumières. On se trompe du tout au tout si l’on voit dans leur pensée je ne sait quel obscurantisme, qui se mettrait à genoux devant l’Inconscient ou l’Histoire, la Structure ou le Cerveau. C’est l’inverse qui est vrai. Marx est un militant ; Freud, un thérapeute ; Lévi-Strauss ou Changeux, des démocrates, et même des humanistes à leur façon. Leur pensée est au service de l’action, de la connaissance, du progrès, quand il est possible, et tout cela passe par une augmentation – et non une réduction ! – de la conscience. C’est l’esprit des sciences humaines, et même des sciences dures, dès qu’elles ont l’homme pour objet. Connaître ce qui échappe à la conscience, c’est une manière encore de l’accroître, et cela seul justifie qu’on l’entreprenne. A quoi bon la psychanalyse, la neurologie oul’histoire, si elles ne nous apprenaient rien sur nous-mêmes ? Et comment nous l’apprendraient-elles sans transformer, au moins un peu, notre conscience ?

D’où une exigence, qui est morale. L’inconscient (qu’il soit physiologique, psychique ou social) ne dépend pas de nous – puisque c’est nous qui dépendons de lui. C’est bien commode quand on cherche des excuses ou deds boucs émissaires ! « C’est pas moi, c’est mon inconscient : c’est la faute à papa, à maman, à la société, à mon cerveau, à ma névrose, à l’idéologie bourgeoise … » Peut-être. Mais qu’est ce que cela change à ta médiocrité, à ta misère, à ton malheur ? A quoi bon te vautrer dans ton inconscient, ton milieu ou ton corps ? Prends plutôt ton destin en main : apprend à te connaître, apprend à agir, augmente en toi la part de lucidité, de responsabilité, de liberté – de conscience.

« Sapere aude ! » (Ose savoir ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !) Telle était, nous rappelle Kant, la devise des Lumières, qu’on trouvait déjà chez Horace ou Montaigne. Elle vaut encore aujourd’hui, et d’autant plus que ce savoir, pour nous, va moins de soi. La conscience n’est plus une évidence mais un travail, une exigence, une conquête. Non une transparence, mais une élucidation, toujours partielle, toujours inachevée. Non un état, mais un processus. Cela indique le chemin. Modestie n’est pas bassesse. Soupçon n’est pas renoncement. Ose te connaître toi-même : aie le courage de chercher à savoir ce que tu es, ce que tu vaux, ce que tu veux ! Cela t’aidera à changer, à avancer – à guérir ou grandir.

Nous en sommes à la phase où la conscience modeste peut redevenir ambitieuse.

 

« Le goût de vivre et cent autres propos »

André Comte-Sponville

 

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