... points de vue et réflexions.
Etty Hillesum
Née
en 1914 en Hollande, lorsque, en 1940, son pays est envahi par les armées
nazies et que déferle la violence, elle réagit à la haine
et au mal par un amour inconditionnel de la vie, de l'humanité et de
Dieu.
Juive,
refusant la clandestinité, elle consacre toute son énergie à
aider et à réconforter les prisonniers au camp de transit de
Westerbork où elle part comme volontaire. Elle disparaît à
Auschwitz en novembre 1943 à 29 ans.
Sylvie Germain, dans son livre "Etty Hillesum" aux éditions
Pygmalion, rassemble et commente un certain nombre des idées fortes
élaborés par celle-ci. En voici quelques extraits qui dénotent
une réelle grandeur d'âme et de conscience.
L'Intégrité.
Etty Hillesum a pris tôt conscience de la nécessité
de commencer par se regarder soi-même sans la moindre complaisance,
de ne pas se poster face aux "salauds" comme devant autant d'individus
avec lesquels nous n'aurions absolument rien de commun, mais bien plutôt
comme devant des miroirs grossissants de nos propres vices cachés et
latents. "La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois
pas d'autre solution, vraiment aucune autre solution que de rentrer en soi-même
et d'extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que
nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que
nous n'ayons d'abord corrigé en nous."
Etty Hillesum n'emprunte pas la voie trop facile d'un manichéisme réducteur
: les bons d'un côté, les salauds de l'autre pensant, que le
malheur ne dispense pas d'un salutaire travail d'autocritique. Au contraire
il rend même urgent le défrichage des zones ténébreuses,
incultes, donc sauvages, que l'on porte au fond de soi et dont on ne mesure
jamais suffisamment l'étendue et l'écurante vitalité.
Sommes-nous sûrs que nous n'abritons pas, embusqué dans un obscur
recoin de notre esprit, quelque "malin génie" qui se joue
de nous, (
) qui déjoue nos visées tant intellectuelles
que morales, politique, et spirituelles ; qui gauchit, parfois vicie nos idéaux
?
Qui a vraiment le courage de se regarder droit dans les yeux, de se glisser
derrière le décor pour s'enfoncer dans les coulisses, à
pic, de ses arrière-pensées et de là descendre plus bas
encore, jusqu'aux tréfonds de son être ? qui ose débusquer,
en toute conscience la part d'inhumain inscrite en soi et soutenir avec elle
un face-à-face ?
Etty Hillesum épinglait ses défaillances sitôt qu'elle
se prenait en flagrant délit d'incohérence, de manquement aux
devoirs qu'elle s'était donnée. "Quand on veut avoir une
influence morale sur les autres, il faut s'attaquer sérieusement à
sa morale personnelle."
Liberté intérieure
Dans son journal, une nuit de juin 1942, elle a écrit : "Pour
humilier il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu'on veut humilier,
mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait
défaut, en d'autres termes, si la partie passive est immunisée
contre toute forme d'humiliation, les humiliations infligées s'évanouissent
en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui bouleversent
la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accable
l'âme (
) On a bien le droit d'être triste et abattu, de
temps en temps par ce qu'on nous fait subir ; c'est humain et compréhensible.
Et pourtant, la vraie spoliation, c'est nous même qui nous l'infligeons"
Souvent on a voulu l'humilier, mais à chaque salve lancée par
l'ennemi, elle a opposé avec une déconcertante désinvolture,
une fin de non-recevoir. Les bourreaux pouvaient la meurtrir physiquement
mais pas moralement. Son corps était à leur portée, mais
ils n'avaient aucun accès à ses immensités intérieures
dont ils étaient d'ailleurs tout à fait incapables de soupçonner
l'existence. "Un moment vient où l'on ne peut plus agir, il
faut se contenter d'être et d'accepter. (
) Pour nous, je crois,
il ne s'agit déjà plus de vivre, mais plutôt de l'attitude
à adopter face à notre anéantissement"
"Notre fin, notre fin probablement lamentable, qui se dessine d'ores
et déjà dans les petites choses de la vie courante, je l'ai
regardée en face et lui ai fait une place dans mon sentiment de la
vie, sans qu'il s'en trouve amoindrit pour autant. Je suis ni amère
ni révoltée, j'ai triomphé de mon abattement et j'ignore
la résignation (
). Toute la journée, je vais me tenir
dans un coin de cette grande salle de silence qui est en moi. (
) Je
reste immobile, un peu lasse, dans un coin de mon silence, assise en tailleur
comme un bouddha et avec le même sourire, un sourire intérieur,
s'entend."
L'espoir, la force de tenir, c'est aussi auprès des fleurs qu'Etty
les trouve. "Mes roses rouge et jaune se sont toutes ouvertes. Pendant
que j'étais là-bas en enfer, elles ont continué à
fleurir tout doucement. Beaucoup me disent : comment peux-tu encore songer
à ces fleurs ? (
) Elles sont là. Elles ne sont pas moins
réelles que toute la détresse dont je suis témoin en
une journée. Il y a place dans ma vie pour beaucoup de choses. (
)
"
Pour elle, la mission qu'elle s'est assignée depuis son entrée
dans le camp c'est "être le cur pensant de la baraque,
de toutes les baraques ; le cur attentif, tout à la fois exempt
de la moindre illusion et insoumis au désespoir régnant"
"L'absence de haine n'implique pas nécessairement l'absence
d'une élémentaire indignation morale. Je sais que ceux qui haïssent
ont pour cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours
la voie la plus facile, la plus rebattue ? Au camp, j'ai senti de tout mon
être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le
rend plus inhospitalier encore."
Etty Hillesum fait l'expérience du mal dans le contexte du ghetto puis
du camp de Westerbork. Dans un tel contexte, les masques tombent et la misère
humaine se révèle à nu, à vif. "L'extrême
malheur qui saisit les êtres humains ne crée pas la misère
humaine, il la révèle seulement."
Consciente de ne pouvoir ni arrêter ni même ralentir la machine
folle de l'extermination qui les a tous happés et ne va pas tarder
à les broyer, elle conserve sa lucidité et sa résolution
d'être : "En apparence, nous étions condamnés
à une passivité totale, mais qui pouvait nous empêcher
de mobiliser nos forces intérieures ?". D'après elle, rien
ni personne n'est en mesure de nous en empêcher, personne hormis nous-même,
à cause précisément de notre impréparation intérieure.
Dans une de ses Lettres, elle parle du grand désarroi de ces êtres
soudain arrachés à leur position sociale, à leur notoriété
et à leur fortune et qui errent entre les barbelés. Il ne leur
reste "pour tout vêtement que la mince chemise de leur humanité.
Ils se retrouvent dans un espace vide, seulement délimité par
le ciel et la terre et qu'il leur faudra meubler de leurs propres ressources
intérieures. On s'aperçoit aujourd'hui qu'il ne suffit pas dans
la vie, d'être un politicien habile ou un artiste de talent ; lorsqu'on
touche au fond de la détresse, la vie exige bien d'autres qualités
; nous sommes jugés à l'aune de nos ultimes valeurs humaines"
Si les "ressources intérieures" font défaut, si aucune
force spirituelle est mobilisable, alors le risque est grand de céder
à la tentation de la haine, de la volonté de vengeance ; de
transformer la souffrance en violence, et donc de répercuter le mal,
de rentrer à son insu dans son jeu. "C'est pourquoi, à
une époque comme la nôtre (1942) où le malheur est suspendu
sur tous, le secours porté aux âmes n'est efficace que s'il va
les préparer réellement au malheur"
La haine n'est pas seulement la voie la plus facile, elle est aussi la voie
la plus dangereuse, la plus trompeuse, elle est sans issue. Là où
se lève la haine en réaction à une violence, à
un outrage, à une injustice subie, le mal triomphe car la victime,
aussi innocente soit-elle, se laisse alors atteindre au plus intime de son
être, de son esprit par la maladie du mal. Tout en ayant rien fait qui
puisse justifier ce malheur qui la frappe, elle n'en assombrit pas moins son
innocence, sur le plan spirituel, du fait qu'elle se met à désirer
la vengeance, à vouloir nuire à son tour.
" On a l'expérience du bien qu'en l'accomplissant. On a l'expérience
du mal qu'en s'interdisant de l'accomplir, ou, si on l'accompli, qu'en s'en
repentant."
C'est dans cette sorte de "folie de sagesse" qu'Etty Hillesum tente
d'opposer au mal une fin de non recevoir, c'est-à-dire de lui refuser
le moindre accès en son cur et ses pensées. "Je
dois me replonger sans cesse dans la réalité, "m'expliquer"
avec tout ce que je rencontre sur mon chemin, accueillir le monde extérieur
dans mon monde intérieur, et inversement, mais c'est terriblement difficile
"
L'absence de pensée
Des tortionnaires "cultivés", aux goûts raffinés,
il en proliféra à l'époque, et pas seulement dans les
territoires du Reich ; on en trouve tout autant dans les goulags et ailleurs,
et jusqu'à aujourd'hui, un peu partout à travers le monde.
Heidegger, s'il a érigé l'un des monuments en métaphysique
parmi les plus imposants de ce siècle, aura aussi laissé un
tenace sentiment de malaise en tant qu'individu. Car non content d'avoir adhéré,
officiellement, au parti nazi à ses débuts, il n'a jamais par
la suite exprimé le moindre regret quant à cet engagement, ne
daignant même pas s'en expliquer. Le "cas Heidegger" n'est
pas unique à son époque, et il n'est ni le premier ni le dernier
dans l'Histoire, mais il pose de manière aiguë, du fait même
de son génie philosophique, le problème de la rupture qui peut
exister dans une personne entre une authentique hauteur de pensée,
une formidable puissance créatrice, et une bassesse de comportement.
Comment peuvent aller de pair ces deux inconciliables que sont la culture
et la barbarie ?
Hannah Arendt s'est confrontée à cette difficulté majeure
qui embarrasse la raison, dans son livre "Eichmann à Jérusalem"
: "Il eût été réconfortant de croire qu'Eichmann
était un monstre. (
) L'ennui, avec Eichmann, c'est précisément
qu'il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n'étaient ni
pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux.
Du point de vue de nos institutions et de notre éthique, cette normalité
est beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunies,
car elle suppose que ce nouveau type de criminel commet des crimes dans des
circonstances telles qu'il lui est impossible de savoir ou de sentir qu'il
a fait le mal".
Etty Hillesum, qui eut l'occasion d'observer plus d'un bourreau (en germe
ou en fonction) est parvenue à de semblables conclusions : tout homme
porte en lui la possibilité du mal, un certain penchant pour la méchanceté,
voir la cruauté, le sadisme ; alors plutôt que de se précipiter
à accuser les autres, il vaut mieux, tout d'abord débusquer
en soi-même ce fond commun, le dénoncer à sa propre conscience
avant qu'il n'entre en éruption et ne prenne de cours la conscience.
Dans "Un roi sans divertissement", Jean Giono a mis en scène
cette fascination exercée par le mal et le lent processus de maturation
jusqu'à l'éclosion, ou plutôt l'explosion finale, du besoin
de détruire.
En apparence doué d'une intelligence normale, Eichmann paraît
avoir été en fait, comme tous ses pareils, d'une consternante
inertie mentale : un tout petit homme ne vivant, ne voulant, ne pensant que
par procuration, dans une aveugle (et si confortable) soumission aux lois
et aux ordres. "Eichmann n'était pas stupide. C'est la pure
absence de pensée, ce qui n'est pas du tout la même chose, qui
lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque".
La pensée se fait donc dangereuse dès qu'elle se fossilise,
par orgueil ou par paresse, qu'elle se met sur pilotage automatique, sans
plus tenir compte de la réalité qui, elle, est fantasmatiquement
mouvante, pleine d'imprévus, de surprises, de défis à
relever. La pensée se fait assassine dès qu'elle se rend sourde
aux autres, à la parole d'autrui, à ses appels, à sa
détresse. Hannah Arendt a été frappée par l'incapacité
d'Eichmann à penser du point d'autrui, à sortir du réseau
de clichés dans lesquels il s'était volontairement enfermé,
et c'est pourquoi il n'entendit rien, tout au long de son procès, aux
accusations prononcées contre lui répondant imperturbablement
à chacune d'elles "non coupable". La quasi-totalité
des inculpés du procès de Nuremberg n'a pas dit autre chose,
et le même scénario se répète à notre époque
chaque fois qu'un bourreau est jugé pour ses crimes contre l'humanité.
Combien également, vissés à leur bureau, vissés
à leur fonction, vissés à leur refus de voir en face
la réalité, vissés eux-mêmes à leur mépris,
à leur haine sournoise de l'autre, à leur peur, à leur
mensonges, de "pur bureaucrate" étaient et sont demeurés
de "pur salauds" faisant une grève illimité de leur
faculté de pensée et d'établir des rapports entre leurs
actes et leurs résultats !
La pensée est en faillite dès qu'elle néglige d'établir
des liens de cause à effet entre ses principes et la réalité,
dès que l'on sépare ses paroles et ses actes de leurs conséquences,
dès que l'on "met à part" le mal que l'on commet,
le rendant alors indolore à la conscience.
Dans "La pesanteur et la grâce", Simone Weil dénonce
la gravité de ce processus de dissociation. "On met à
part sans le savoir, là est précisément le danger. Ou,
ce qui est pire encore, on met à part par un acte de volonté,
mais par un acte de volonté furtif à l'égard de soi-même.
Et ensuite on ne sait plus qu'on a mis à part. On ne veut pas le savoir,
et à force de ne pas vouloir le savoir, on arrive à ne pas pouvoir
le savoir"
D'explications, tant aux fourvoiements de la pensée de haut niveau
qu'aux ignominies perpétrées par ceux qui ont renoncés
à penser par eux-mêmes, il n'y en a décidément
pas. Seule émerge une leçon : que l'exercice de sa pensée
est à la fois un droit et un devoir, que ce devoir est radical, que
l'on ne peut s'y soustraire sans faillir à sa propre humanité.
Et que par ailleurs il convient d'user de son pouvoir de penser en se prémunissant
de quelques garde-fous, de quelques signaux et balises : en l'occurrence,
reconnaître et accepter que l'on est pas seul en ce monde, qu'il y a
les autres en foule autour de nous, et que la diversité de ces autres
est illimitée ; que tous, chacun, sont hôtes de ce monde au même
titre que soi, et qu'ils ont les mêmes droits de séjour sur cette
terre.
Sylvie Germain
______________________________________
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... points de vue et réflexions.
Etty Hillesum
Née en 1914 en Hollande, lorsque, en 1940, son pays est envahi par les armées nazies et que déferle la violence, elle réagit à la haine et au mal par un amour inconditionnel de la vie, de l'humanité et de Dieu.
Juive, refusant la clandestinité, elle consacre toute son énergie à aider et à réconforter les prisonniers au camp de transit de Westerbork où elle part comme volontaire. Elle disparaît à Auschwitz en novembre 1943 à 29 ans.
Sylvie Germain, dans son livre "Etty Hillesum" aux éditions Pygmalion, rassemble et commente un certain nombre des idées fortes élaborés par celle-ci. En voici quelques extraits qui dénotent une réelle grandeur d'âme et de conscience.
L'Intégrité.
Etty Hillesum a pris tôt conscience de la nécessité de commencer par se regarder soi-même sans la moindre complaisance, de ne pas se poster face aux "salauds" comme devant autant d'individus avec lesquels nous n'aurions absolument rien de commun, mais bien plutôt comme devant des miroirs grossissants de nos propres vices cachés et latents. "La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d'autre solution, vraiment aucune autre solution que de rentrer en soi-même et d'extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n'ayons d'abord corrigé en nous."
Etty Hillesum n'emprunte pas la voie trop facile d'un manichéisme réducteur : les bons d'un côté, les salauds de l'autre pensant, que le malheur ne dispense pas d'un salutaire travail d'autocritique. Au contraire il rend même urgent le défrichage des zones ténébreuses, incultes, donc sauvages, que l'on porte au fond de soi et dont on ne mesure jamais suffisamment l'étendue et l'écurante vitalité. Sommes-nous sûrs que nous n'abritons pas, embusqué dans un obscur recoin de notre esprit, quelque "malin génie" qui se joue de nous, (
) qui déjoue nos visées tant intellectuelles que morales, politique, et spirituelles ; qui gauchit, parfois vicie nos idéaux ?
Qui a vraiment le courage de se regarder droit dans les yeux, de se glisser derrière le décor pour s'enfoncer dans les coulisses, à pic, de ses arrière-pensées et de là descendre plus bas encore, jusqu'aux tréfonds de son être ? qui ose débusquer, en toute conscience la part d'inhumain inscrite en soi et soutenir avec elle un face-à-face ?
Etty Hillesum épinglait ses défaillances sitôt qu'elle se prenait en flagrant délit d'incohérence, de manquement aux devoirs qu'elle s'était donnée. "Quand on veut avoir une influence morale sur les autres, il faut s'attaquer sérieusement à sa morale personnelle."
Liberté intérieure
Dans son journal, une nuit de juin 1942, elle a écrit : "Pour humilier il faut être deux. Celui qui humilie et celui qu'on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier. Si ce dernier fait défaut, en d'autres termes, si la partie passive est immunisée contre toute forme d'humiliation, les humiliations infligées s'évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accable l'âme (
) On a bien le droit d'être triste et abattu, de temps en temps par ce qu'on nous fait subir ; c'est humain et compréhensible. Et pourtant, la vraie spoliation, c'est nous même qui nous l'infligeons"
Souvent on a voulu l'humilier, mais à chaque salve lancée par l'ennemi, elle a opposé avec une déconcertante désinvolture, une fin de non-recevoir. Les bourreaux pouvaient la meurtrir physiquement mais pas moralement. Son corps était à leur portée, mais ils n'avaient aucun accès à ses immensités intérieures dont ils étaient d'ailleurs tout à fait incapables de soupçonner l'existence. "Un moment vient où l'on ne peut plus agir, il faut se contenter d'être et d'accepter. (
) Pour nous, je crois, il ne s'agit déjà plus de vivre, mais plutôt de l'attitude à adopter face à notre anéantissement"
"Notre fin, notre fin probablement lamentable, qui se dessine d'ores et déjà dans les petites choses de la vie courante, je l'ai regardée en face et lui ai fait une place dans mon sentiment de la vie, sans qu'il s'en trouve amoindrit pour autant. Je suis ni amère ni révoltée, j'ai triomphé de mon abattement et j'ignore la résignation (
). Toute la journée, je vais me tenir dans un coin de cette grande salle de silence qui est en moi. (
) Je reste immobile, un peu lasse, dans un coin de mon silence, assise en tailleur comme un bouddha et avec le même sourire, un sourire intérieur, s'entend."
L'espoir, la force de tenir, c'est aussi auprès des fleurs qu'Etty les trouve. "Mes roses rouge et jaune se sont toutes ouvertes. Pendant que j'étais là-bas en enfer, elles ont continué à fleurir tout doucement. Beaucoup me disent : comment peux-tu encore songer à ces fleurs ? (
) Elles sont là. Elles ne sont pas moins réelles que toute la détresse dont je suis témoin en une journée. Il y a place dans ma vie pour beaucoup de choses. (
) "
Pour elle, la mission qu'elle s'est assignée depuis son entrée dans le camp c'est "être le cur pensant de la baraque, de toutes les baraques ; le cur attentif, tout à la fois exempt de la moindre illusion et insoumis au désespoir régnant"
"L'absence de haine n'implique pas nécessairement l'absence d'une élémentaire indignation morale. Je sais que ceux qui haïssent ont pour cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue ? Au camp, j'ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore."
Etty Hillesum fait l'expérience du mal dans le contexte du ghetto puis du camp de Westerbork. Dans un tel contexte, les masques tombent et la misère humaine se révèle à nu, à vif. "L'extrême malheur qui saisit les êtres humains ne crée pas la misère humaine, il la révèle seulement."
Consciente de ne pouvoir ni arrêter ni même ralentir la machine folle de l'extermination qui les a tous happés et ne va pas tarder à les broyer, elle conserve sa lucidité et sa résolution d'être : "En apparence, nous étions condamnés à une passivité totale, mais qui pouvait nous empêcher de mobiliser nos forces intérieures ?". D'après elle, rien ni personne n'est en mesure de nous en empêcher, personne hormis nous-même, à cause précisément de notre impréparation intérieure.
Dans une de ses Lettres, elle parle du grand désarroi de ces êtres soudain arrachés à leur position sociale, à leur notoriété et à leur fortune et qui errent entre les barbelés. Il ne leur reste "pour tout vêtement que la mince chemise de leur humanité. Ils se retrouvent dans un espace vide, seulement délimité par le ciel et la terre et qu'il leur faudra meubler de leurs propres ressources intérieures. On s'aperçoit aujourd'hui qu'il ne suffit pas dans la vie, d'être un politicien habile ou un artiste de talent ; lorsqu'on touche au fond de la détresse, la vie exige bien d'autres qualités ; nous sommes jugés à l'aune de nos ultimes valeurs humaines"
Si les "ressources intérieures" font défaut, si aucune force spirituelle est mobilisable, alors le risque est grand de céder à la tentation de la haine, de la volonté de vengeance ; de transformer la souffrance en violence, et donc de répercuter le mal, de rentrer à son insu dans son jeu. "C'est pourquoi, à une époque comme la nôtre (1942) où le malheur est suspendu sur tous, le secours porté aux âmes n'est efficace que s'il va les préparer réellement au malheur"
La haine n'est pas seulement la voie la plus facile, elle est aussi la voie la plus dangereuse, la plus trompeuse, elle est sans issue. Là où se lève la haine en réaction à une violence, à un outrage, à une injustice subie, le mal triomphe car la victime, aussi innocente soit-elle, se laisse alors atteindre au plus intime de son être, de son esprit par la maladie du mal. Tout en ayant rien fait qui puisse justifier ce malheur qui la frappe, elle n'en assombrit pas moins son innocence, sur le plan spirituel, du fait qu'elle se met à désirer la vengeance, à vouloir nuire à son tour.
" On a l'expérience du bien qu'en l'accomplissant. On a l'expérience du mal qu'en s'interdisant de l'accomplir, ou, si on l'accompli, qu'en s'en repentant."
C'est dans cette sorte de "folie de sagesse" qu'Etty Hillesum tente d'opposer au mal une fin de non recevoir, c'est-à-dire de lui refuser le moindre accès en son cur et ses pensées. "Je dois me replonger sans cesse dans la réalité, "m'expliquer" avec tout ce que je rencontre sur mon chemin, accueillir le monde extérieur dans mon monde intérieur, et inversement, mais c'est terriblement difficile
"
L'absence de pensée
Des tortionnaires "cultivés", aux goûts raffinés, il en proliféra à l'époque, et pas seulement dans les territoires du Reich ; on en trouve tout autant dans les goulags et ailleurs, et jusqu'à aujourd'hui, un peu partout à travers le monde.
Heidegger, s'il a érigé l'un des monuments en métaphysique parmi les plus imposants de ce siècle, aura aussi laissé un tenace sentiment de malaise en tant qu'individu. Car non content d'avoir adhéré, officiellement, au parti nazi à ses débuts, il n'a jamais par la suite exprimé le moindre regret quant à cet engagement, ne daignant même pas s'en expliquer. Le "cas Heidegger" n'est pas unique à son époque, et il n'est ni le premier ni le dernier dans l'Histoire, mais il pose de manière aiguë, du fait même de son génie philosophique, le problème de la rupture qui peut exister dans une personne entre une authentique hauteur de pensée, une formidable puissance créatrice, et une bassesse de comportement. Comment peuvent aller de pair ces deux inconciliables que sont la culture et la barbarie ?
Hannah Arendt s'est confrontée à cette difficulté majeure qui embarrasse la raison, dans son livre "Eichmann à Jérusalem" : "Il eût été réconfortant de croire qu'Eichmann était un monstre. (
) L'ennui, avec Eichmann, c'est précisément qu'il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n'étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux. Du point de vue de nos institutions et de notre éthique, cette normalité est beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunies, car elle suppose que ce nouveau type de criminel commet des crimes dans des circonstances telles qu'il lui est impossible de savoir ou de sentir qu'il a fait le mal".
Etty Hillesum, qui eut l'occasion d'observer plus d'un bourreau (en germe ou en fonction) est parvenue à de semblables conclusions : tout homme porte en lui la possibilité du mal, un certain penchant pour la méchanceté, voir la cruauté, le sadisme ; alors plutôt que de se précipiter à accuser les autres, il vaut mieux, tout d'abord débusquer en soi-même ce fond commun, le dénoncer à sa propre conscience avant qu'il n'entre en éruption et ne prenne de cours la conscience.
Dans "Un roi sans divertissement", Jean Giono a mis en scène cette fascination exercée par le mal et le lent processus de maturation jusqu'à l'éclosion, ou plutôt l'explosion finale, du besoin de détruire.
En apparence doué d'une intelligence normale, Eichmann paraît avoir été en fait, comme tous ses pareils, d'une consternante inertie mentale : un tout petit homme ne vivant, ne voulant, ne pensant que par procuration, dans une aveugle (et si confortable) soumission aux lois et aux ordres. "Eichmann n'était pas stupide. C'est la pure absence de pensée, ce qui n'est pas du tout la même chose, qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque".
La pensée se fait donc dangereuse dès qu'elle se fossilise, par orgueil ou par paresse, qu'elle se met sur pilotage automatique, sans plus tenir compte de la réalité qui, elle, est fantasmatiquement mouvante, pleine d'imprévus, de surprises, de défis à relever. La pensée se fait assassine dès qu'elle se rend sourde aux autres, à la parole d'autrui, à ses appels, à sa détresse. Hannah Arendt a été frappée par l'incapacité d'Eichmann à penser du point d'autrui, à sortir du réseau de clichés dans lesquels il s'était volontairement enfermé, et c'est pourquoi il n'entendit rien, tout au long de son procès, aux accusations prononcées contre lui répondant imperturbablement à chacune d'elles "non coupable". La quasi-totalité des inculpés du procès de Nuremberg n'a pas dit autre chose, et le même scénario se répète à notre époque chaque fois qu'un bourreau est jugé pour ses crimes contre l'humanité.
Combien également, vissés à leur bureau, vissés à leur fonction, vissés à leur refus de voir en face la réalité, vissés eux-mêmes à leur mépris, à leur haine sournoise de l'autre, à leur peur, à leur mensonges, de "pur bureaucrate" étaient et sont demeurés de "pur salauds" faisant une grève illimité de leur faculté de pensée et d'établir des rapports entre leurs actes et leurs résultats !
La pensée est en faillite dès qu'elle néglige d'établir des liens de cause à effet entre ses principes et la réalité, dès que l'on sépare ses paroles et ses actes de leurs conséquences, dès que l'on "met à part" le mal que l'on commet, le rendant alors indolore à la conscience.
Dans "La pesanteur et la grâce", Simone Weil dénonce la gravité de ce processus de dissociation. "On met à part sans le savoir, là est précisément le danger. Ou, ce qui est pire encore, on met à part par un acte de volonté, mais par un acte de volonté furtif à l'égard de soi-même. Et ensuite on ne sait plus qu'on a mis à part. On ne veut pas le savoir, et à force de ne pas vouloir le savoir, on arrive à ne pas pouvoir le savoir"
D'explications, tant aux fourvoiements de la pensée de haut niveau qu'aux ignominies perpétrées par ceux qui ont renoncés à penser par eux-mêmes, il n'y en a décidément pas. Seule émerge une leçon : que l'exercice de sa pensée est à la fois un droit et un devoir, que ce devoir est radical, que l'on ne peut s'y soustraire sans faillir à sa propre humanité. Et que par ailleurs il convient d'user de son pouvoir de penser en se prémunissant de quelques garde-fous, de quelques signaux et balises : en l'occurrence, reconnaître et accepter que l'on est pas seul en ce monde, qu'il y a les autres en foule autour de nous, et que la diversité de ces autres est illimitée ; que tous, chacun, sont hôtes de ce monde au même titre que soi, et qu'ils ont les mêmes droits de séjour sur cette terre.
Sylvie Germain
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