Psychopraticien pour quoi ?

 Lors de ma formation, mes thérapeutes insistaient beaucoup sur le fait que l’on était thérapeute d’abord pour soi-même. Je suis tout à fait en accord avec cette conception. C’est essentiellement dans un but de réparation que j’ai commencé à exercer ce métier. J’en ai déjà parlé, je ne reviendrai pas sur l’ensemble des sentiments d’injustice que j’ai pu réparer en devenant thérapeute.

Peu à peu, dans la pratique de mon métier, j’ai découvert que je pouvais avoir un rôle et une place dans la société. Place non négligeable puisqu’elle permet d’avoir différentes fonctions ; parmi elles, celle de guide.
Si je me sens guide dans ma pratique, c’est plutôt comme un guide touristique, celui qui fait visiter un lieu qu’il connaît bien pour l’avoir parcouru de longue date. Il indique les différents aspects et les curiosités de l’endroit :
« levez la tête, vous verrez une magnifique fresque représentant la mère et l’enfant ! A votre gauche, une représentation assez rare de la sortie de l’œdipe… Plus bas, il faut vous baisser pour reconnaître, dissimulées par les herbes folles, les ornières de la névrose, les fameuses répétitions !… et plus loin encore, une illustration parfaite du phénomène de fidélité inconsciente ! »

Je suis un guide, je fais visiter l’espace psychique de la personne qui vient me voir.
Rôle, essentiel à mes yeux.
Permettre à l’autre de mieux se connaître, c’est en soi déjà une œuvre qui me va tout à fait. Les personnes qui viennent me consulter perçoivent qu’il n’y a aucun jugement lorsque je les aide à mettre en évidence des parties d’elles-mêmes qu’elles se sont toujours obstinées à ne pas voir. Elles entendent que c’est cela qui les fait souffrir, en découvrent peu à peu les origines (souvent familiales ou transgénérationnelles).
Ensuite nous essayons ensemble de trouver le moyen de sortir de ces fonctionnements douloureux. Après cela, la personne s’en va, riche des découvertes qu’elle a pu faire, expérimenter une autre facette d’elle, un autre mode de vivre…

C’est là que j’ai découvert que j’avais, en tant que thérapeute, un rôle très particulier dans la société, celui d’orientateur. Je fais confiance à la nature humaine, plus exactement à la conscience. En soulageant les personnes d’une part de leur souffrance, je fais le pari qu’elles vont aller vers plus de lumière, plus de justice, plus de sérénité, moins de haine de soi et de l’autre, plus d’amour (un bien grand mot) et qu’ainsi elles vivront mieux, apporteront une part de conscience dans le monde où elles vivent. Allégées du poids de souffrance qu’elles portaient, elles vont pouvoir œuvrer à construire un monde que je rêve meilleur.
J’ai déjà parlé plus haut de mon rêve de voir la terre devenir un jour un jardin de philosophes, il me semble qu’en faisant mon métier je travaille dans ce sens-là, aider à l’avènement de cette ère nouvelle où les humains vivront dans ce jardin, en paix.
Heureusement que nous sommes entre nous et que je vous sais indulgents, sinon je me sentirais un peu ridicule d’afficher de telles utopies. Chaque jour les nouvelles du monde viennent contredire violemment mes propos, elles pourraient me démontrer que je suis en plein délire ou en pleine illusion mais, en général, je garde bon espoir.
Il y a l’échelle des nouvelles diffusées par les médias et il y a celle, beaucoup plus petite (infime pourrait-on dire) et confidentielle, des effets que le travail quotidien produit sur les gens qui viennent me voir. Ces métamorphoses, les gazettes n’en parlent pas et leur effet est tout à fait limité dans l’espace ; rien de spectaculaire qui puisse intéresser la télé, c’est de l’individuel, pas du travail de masse.

Je vous le disais plus haut, je crois que la conscience humaine s’accroît et tend vers plus d’expansion. Ma pratique me le montre chaque jour. Je vois mes clients progresser lentement, péniblement sur le chemin, se perdre, trébucher, répéter, souffrir sans comprendre… mais, quand même, les résultats arrivent. J’en suis parfois moi-même surpris.
Ils s’ouvrent, se transforment, trouvent des solutions là où il n’y avait que blocages et désespoir, réalisent certaines de leurs aspirations, découvrent le désir perdu, la tendresse et la joie. Beaucoup d’entre eux, pas tous il est vrai mais une large majorité.

Mes formateurs thérapeutes, Jean et Janine Assens avaient conçu la notion de « miroir blanc/miroir noir ». Je vais essayer de traduire ce concept en quelques mots. Nous parlons souvent de conscience, sachant que l’être humain, depuis les cavernes, est « homo sapiens sapiens », celui qui sait qu’il sait. La fameuse conscience d’être ; c’est pour cela que notre conscience est dite réflexive. Reste à savoir ce que nous réfléchissons…

Jung a longuement pensé et écrit sur le sujet ; par exemple, dans son autobiographie, le récit de ses voyages dans l’Afrique sauvage de son époque a été l’occasion de s’interroger sur la fonction de l’homme qui nomme et « réfléchit » ainsi la création. Avant l’arrivée de l’être humain, qui portait témoignage de la beauté et de la diversité de la création? disait-il en substance.
Avant homo sapiens, personne n’avait nommé les êtres et les choses qui peuplent son environnement, la planète, le cosmos et le créateur lui-même. Si dieu existe nous pouvons penser que c’est parce que l’homme l’a nommé !… Nous pouvons également nous considérer comme créature chargée de réfléchir l’image de sa création vers son créateur. L’objet qui réfléchit c’est le miroir, nous serions miroirs, plus exactement notre conscience le serait, puisqu’elle est réflexive…
A partir de là, nous pouvons choisir de faire œuvre de miroir blanc ou de miroir noir, réfléchir la lumière ou réfléchir l’ombre. Mettre de l’énergie à faire monter la lumière ou l’ombre. C’est peut-être là que réside notre libre-arbitre…

En tant que thérapeute, je mets mon énergie à faire monter la lumière dans la conscience de ceux qui viennent vers moi. Je les aide à voir leur part de lumière alors que je passe mon temps à les exhorter à sortir leur noirceur. Paradoxe qui n’en est pas vraiment un puisqu’en mettant le noir à jour, il ne l’est plus…
Dans ses conférences, Jean Assens nous poussait à devenir des miroirs blancs pour lutter contre tous les miroirs noirs de la planète. J’ai suivi le chemin tracé par le père transférentiel que je me suis trouvé. Je suis thérapeute pour tenter de jouer mon rôle de miroir blanc, pour essayer aussi de permettre à d’autres de le devenir. Je travaille à ce que l’on peut appeler l’expansion de la conscience réflexive. Un beau métier.


Saint Antonin Nobleval, 26 juillet 2006.